Edgar Allan Poe: Le Corbeau/The Raven

by SF

Traduction Française de Stéphane Mallarmé
(Avec Illustrations par Edouard Manet, Paris.)
Richard Lesclide, Editeur, 61, Rue de Lafayette. 1875

Corbeau

Le Corbeau

_Une fois, par un minuit lugubre, tandis que je m’appesantissais,
faible et fatigué, sur maint curieux et bizarre volume de savoir
oublié–tandis que je dodelinais la tête, somnolant presque: soudain
se fit un heurt, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à
la porte de ma chambre–cela seul et rien de plus._

_Ah! distinctement je me souviens que c’était en le glacial
Décembre: et chaque tison, mourant isolé, ouvrageait son spectre
sur le sol. Ardemment je souhaitais le jour–vainement j’avais
cherché d’emprunter à mes livres un sursis au chagrin–au chagrin
de la Lénore perdue–de la rare et rayonnante jeune fille que les
anges nomment Lénore:–de nom pour elle ici, non, jamais plus!_

_Et de la soie l’incertain et triste bruissement en chaque rideau
purpural me traversait–m’emplissait de fantastiques terreurs pas
senties encore: si bien que, pour calmer le battement de mon coeur,
je demeurais maintenant à répéter «C’est quelque visiteur qui sollicite
l’entrée, à la porte de ma chambre–quelque visiteur qui sollicite
l’entrée, à la porte de ma chambre; c’est cela et rien de plus.»_

_Mon âme devint subitement plus forte et, n’hésitant davantage
«Monsieur, dis-je, ou Madame, j’implore véritablement votre pardon;
mais le fait est que je somnolais et vous vîntes si doucement frapper,
et si faiblement vous vîntes heurter, heurter à la porte de ma chambre,
que j’étais à peine sûr de vous avoir entendu.»–Ici j’ouvris, grande,
la porte: les ténèbres et rien de plus.»_

_Loin dans l’ombre regardant, je me tins longtemps à douter,
m’étonner et craindre, à rêver des rêves qu’aucun mortel n’avait osé
rêver encore; mais le silence ne se rompit point et la quiétude ne
donna de signe: et le seul mot qui se dit, fut le mot chuchoté
«Lénore!» Je le chuchotai–et un écho murmura de retour le mot
«Lénore!»–purement cela et rien de plus._

_Rentrant dans la chambre, toute mon âme en feu, j’entendis bientôt
un heurt en quelque sorte plus fort qu’auparavant. «Sûrement, dis-je,
sûrement c’est quelque chose à la persienne de ma fenêtre. Voyons
donc ce qu’il y a et explorons ce mystère–que mon coeur se calme
un moment et explore ce mystère; c’est le vent et rien de plus.»_

_Au large je poussai le volet; quand, avec maints enjouement et
agitation d’ailes, entra un majestueux Corbeau des saints jours de
jadis. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta ni n’hésita
un instant: mais, avec une mine de lord ou de lady, se percha au-dessus
de la porte de ma chambre–se percha sur un buste de Pallas juste
au-dessus de la porte de ma chambre–se percha, siégea et rien de plus._

_Alors cet oiseau d’ébène induisant ma triste imagination au sourire,
par le grave et sévère décorum de la contenance qu’il eut: «Quoique
ta crête soit chue et rase, non! dis-je, tu n’es pas pour sûr un
poltron, spectral, lugubre et ancien Corbeau, errant loin du rivage
de Nuit–dis-moi quel est ton nom seigneurial au rivage plutonien de
Nuit.» Le Corbeau dit: «Jamais plus.»_

_Je m’émerveillai fort d’entendre ce disgracieux volatile s’énoncer
aussi clairement, quoique sa réponse n’eût que peu de sens et peu
d’à-propos; car on ne peut s’empêcher de convenir que nul homme vivant
n’eût encore l’heur de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa
chambre–un oiseau ou toute autre bête sur le buste sculpté, au-dessus
de la porte de sa chambre, avec un nom tel que: «Jamais plus.»_

_Mais le Corbeau, perché solitairement sur ce buste placide, parla
ce seul mot comme si, son âme, en ce seul mot, il la répandait. Je ne
proférai donc rien de plus: il n’agita donc pas de plume–jusqu’à ce
que je fis à peine davantage que marmotter «D’autres amis déjà ont
pris leur vol–demain il me laissera comme mes Espérances déjà ont
pris leur vol.» Alors l’oiseau dit: «Jamais plus.»_

_Tressaillant au calme rompu par une réplique si bien parlée: «Sans
doute dis-je, ce qu’il profère est tout son fonds et son bagage, pris
à quelque malheureux maître que l’impitoyable Désastre suivit de près
et de très-près suivit jusqu’à ce que ses chansons comportassent un
unique refrain; jusqu’à ce que les chants funèbres de son Espérance
comportassent le mélancolique refrain de «Jamais–jamais plus.»_

_Le Corbeau induisant toute ma triste âme encore au sourire, je
roulai soudain un siége à coussins en face de l’oiseau et du buste et
de la porte; et m’enfonçant dans le velours, je me pris à enchaîner
songerie à songerie, pensant à ce que cet augural oiseau de jadis–à
ce que ce sombre, disgracieux, sinistre, maigre et augural oiseau de
jadis signifiait en croassant: «Jamais plus.»_

_Cela, je m’assis occupé à le conjecturer, mais n’adressant pas une
syllabe à l’oiseau dont les yeux de feu brûlaient, maintenant, au fond
de mon sein; cela et plus encore, je m’assis pour le deviner, ma tête
reposant à l’aise sur la housse de velours des coussins que dévorait
la lumière de la lampe, housse violette de velours dévoré par la
lumière de la lampe qu’_Elle_ ne pressera plus, ah! jamais plus._

_L’air, me sembla-t-il, devint alors plus dense, parfumé selon un
encensoir invisible balancé par les Séraphins dont le pied, dans sa
chute, tintait sur l’étoffe du parquet. «Misérable, m’écriai-je, ton
Dieu t’a prêté–il t’a envoyé, par ces anges, le répit–le répit et
le népenthès dans ta mémoire de Lénore! Bois! oh! bois ce bon népenthès
et oublie cette Lénore perdue!» Le Corbeau dit: «Jamais plus!»_

_«Prophète, dis-je, être de malheur! prophète, oui, oiseau ou
démon! Que si le Tentateur t’envoya ou la tempête t’échoua vers ces
bords, désolé et encore tout indompté, vers cette déserte terre
enchantée–vers ce logis par l’horreur hanté: dis-moi véritablement,
je t’implore! y a-t-il du baume en Judée?–dis-moi, je t’implore.»
Le Corbeau dit: «Jamais plus!»_

_«Prophète, dis-je, être de malheur! prophète, oui, oiseau ou
démon! Par les Cieux sur nous épars–et le Dieu que nous adorons tous
deux–dis à cette âme de chagrin chargée si, dans le distant Eden,
elle doit embrasser une jeune fille sanctifiée que les anges nomment
Lénore–embrasser une rare et rayonnante jeune fille que les anges
nomment Lénore.» Le Corbeau dit: «Jamais plus!»_

_«Que ce mot soit le signal de notre séparation, oiseau ou malin
esprit,» hurlai-je, en me dressant. «Recule en la tempête et le rivage
plutonien de Nuit! Ne laisse pas une plume noire ici comme un gage du
mensonge qu’a proféré ton âme. Laisse inviolé mon abandon! quitte le
buste au-dessus de ma porte! ôte ton bec de mon coeur et jette ta
forme loin de ma porte!» Le Corbeau dit: «Jamais plus!»_

_Et le Corbeau, sans voleter, siége encore–siége encore sur le buste
pallide de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre, et ses
yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve, et la
lumière de la lampe, ruisselant sur lui, projette son ombre à terre: et
mon âme, de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s’élèvera–jamais
plus!_
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